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Mort d’Etienne Tshisekedi, opposant historique de la République démocratique du Congo

Etienne Tshisekedi, en 2012 à Kinshasa. Photo Junior Didi Kannah. AFP
Mort d’Etienne Tshisekedi, opposant historique de la République démocratique du Congo

Le décès du leader historique de l’opposition en République démocratique du Congo, mercredi à Bruxelles, inaugure une période de deuil au moment même où ce vaste pays s’engage dans une transition politique incertaine

On a beau savoir que nous sommes tous mortels, il y a des décès dont l’annonce résonne avec une force particulière, quand bien même elle était prévisible : si Etienne Tshisekedi était depuis longtemps vieux et malade, sa mort, mercredi après-midi à Bruxelles des suites d’une embolie pulmonaire à 84 ans, sera ressentie comme une véritable déflagration pour la République Démocratique du Congo (RDC). Et ne manquera pas d’avoir, au-delà de l’émotion populaire qu’elle va susciter, des effets inconnus sur le paysage politique de cet immense pays, grand comme l’Europe de l’Ouest, situé au cœur du continent africain.

Capricieux, incontrôlable, imprévisible, et de surcroît plutôt taiseux bien que colérique, Etienne Tshisekedi avait en effet, malgré tous ses défauts, réussi à incarner une sorte d’icône de l’opposition congolaise depuis près de quarante ans.

«Le Sphinx de Limete», comme on l’appelait en référence à son mutisme et au quartier où se trouve, à Kinshasa la capitale, le QG de son parti l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), s’était imposé comme une incontournable référence pour tous ceux qui contestaient le(s) régime(s) en place.

Obstination et courage
Celui du Maréchal Mobutu Sese Seko tout d’abord, qui régna d’une main de fer sur le pays pendant trois décennies, puis celui des Kabila, père et fils, qu’il a combattus avec la même obstination et le même courage pendant les deux décennies suivantes.

Et c’est bien ce courage, face à la violence d’Etat, qui lui a valu son statut de champion incontestable de l’opposition dans un pays, où celle-ci a toujours été morcelée.

Lui qui avait d’abord été du côté du pouvoir fera preuve d’une incroyable ténacité et d’une force indéniable de résistance face aux coups, aux emprisonnements, aux assignations à résidence, une fois propulsé dans les rangs de l’opposition.

Indestructible, incorruptible : sa réputation s’est construite dans l’adversité même s’il n’a pas toujours su saisir les opportunités pour changer le cours du destin de son pays. Sa posture de vieux bougon têtu, casquette vissée sur la tête, fera de ce natif du Kasaï oriental, un Père de la nation alternatif. Jamais (ou rarement) au pouvoir, toujours face à lui.

Bascule dans l’opposition
Un destin qui n’était pas écrit d’avance : premier diplômé en droit du Congo, il rallie dans un premier temps le régime de Mobutu qui s’impose par un coup d’Etat à l’aube des années soixante. Acceptant ainsi de figurer parmi ceux qui vont signer la mort de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance. A partir de 1965, il sera même ministre de l’Intérieur puis de la Justice, cautionnant notamment l’exécution de quatre opposants politiques et rédigeant le texte fondateur du futur parti unique.

Et puis soudain en 1980, pour des raisons finalement assez obscures, il bascule dans l’opposition. Il n’en sortira plus, malgré un éphémère passage au poste de Premier ministre pendant sept mois après août 1992, dans la foulée d’un processus de démocratisation truffé de chausse-trappes.

La chute de Mobutu en 1996, chassé du pouvoir par une rébellion venue de l’est lointain du pays, aurait pu le rapprocher du pouvoir mais il ne s’entend guère plus avec le nouveau maître de Kinshasa, Laurent Désiré Kabila, qui le renvoie dans son Kasaï natal.

Rien ne change avec l’assassinat de Kabila père en 2001, aussitôt remplacé par son fils Joseph.

Figure tutélaire
Depuis son fief de Limete, «Ya Tshitshi» incarne plus que jamais un contre-pouvoir belliqueux et obstiné, non dénué d’un patriotisme populiste parfois teinté de xénophobie face au clan Kabila : le père et surtout le fils ayant toujours été soupçonnés de ne pas être de «vrais congolais», mais des Rwandais, comme ceux qui furent leurs mentors avant qu’ils ne s’en distancent.

Après avoir décidé de boycotter les élections de 2006, Tshisekedi se présente à celles de 2011, et malgré une configuration à un tour, qui ne laisse guère de chance à l’opposition, arrive second derrière Joseph Kabila avec un score plus qu’honorable de 32,3% des voix, vraisemblablement sous-estimé par une fraude évidente.

Ces résultats unanimement contestés n’ont pourtant pas empêché Joseph Kabila de régner et relégueront l’opposant désormais vieillissant à une figure titulaire certes auréolé par sa résistance, mais finalement impuissant.

Dans la période récente, alors que d’autres figures d’opposants, comme Moise Katumbi, ex-gouverneur du Katanga, commencent à émerger, le «Vieux» restait une figure respectée et incontournable.

Négociations
L’annulation des élections prévues en 2016, et le compromis laborieux de transition qui se met actuellement en place n’avaient pas affaibli la position centrale du vieil opposant. Mais sa santé déclinante avait déjà conduit à proposer son fils, Felix plutôt que lui, au poste, encore à pourvoir, de Premier ministre.

Rien n’est encore décidé en réalité, tant les tractations semblent interminables entre majorité présidentielle et l’opposition réunie pour la première fois dans un «Rassemblement» dont Etienne Tshisekedi restait la statue du commandeur.

Sa mort influera-t-elle sur les négociations en cours ? Brisera-t-elle la fragile cohésion de l’opposition ? Difficile à prévoir. Mais la disparition du vieux lion congolais tourne assurément une longue page d’histoire et prive les Congolais d’une figure paternelle de résistance qui faisait consensus. Le deuil sera douloureux, même si c’est plus le symbole, et non le leader depuis longtemps affaibli par une santé déclinante que les Congolais vont pleurer. Les leçons qu’en tirera cette nation orpheline, déchirée par des forces centrifuges, reste encore à écrire.

Maria Malagardis

Source : Libération

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